Depuis le début de l’année 2026, le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20% du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié mondial, est devenu l’épicentre d’un choc géopolitique qui force les États à repenser en urgence leur sécurité énergétique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, quelle qu’en soit l’issue, la carte mondiale de l’énergie est en train d’être redessinée.
La crise des «goulots d’étranglement»
L’escalade récente entre Washington et Téhéran a paralysé le détroit stratégique, provoquant une flambée des cours du pétrole. Mi-juillet, le baril de Brent de mer du Nord a franchi les 85 dollars, et les analystes prévoient un dépassement des 100 dollars si les frappes et contre-frappes se poursuivent, un scénario déjà entrevu en mars dernier.
Pire, la crise ne se limite plus à Ormuz. Le détroit de Bab el-Mandeb, en mer Rouge, qui pourrait être une alternative à Ormuz, risque d’être entraîné dans le conflit. Les Houthis du Yémen, alliés de l’Iran, ont menacé de le «fermer» en représailles aux frappes américaines contre des infrastructures civiles et énergétiques iraniennes, comme celle du 16 juillet visant des gares ferroviaires et des ponts dans le sud du pays. Une telle issue serait catastrophique: au premier trimestre 2026, près de 5,4 millions de barils par jour y transitaient, soit une hausse significative alors que les acteurs cherchaient des itinéraires de contournement du détroit d’Ormuz.
Les tentatives de mise en place d’un mécanisme de surveillance durable d’Ormuz sans l’Iran, comme celle initiée par Oman avec les États-Unis et d’autres pays de la région, ont jusqu’ici échoué. Aaron David Miller, chercheur principal à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, est catégorique.
«Les Omanais semblent croire avoir trouvé une solution: une voie dite "sud", longeant leurs côtes, qui garantirait une circulation libre et sans entrave. Mais la réponse iranienne, nous l’avons vue: des attaques contre des navires commerciaux. Croire que Téhéran renoncerait facilement, rapidement ou volontairement à ce levier stratégique qu’est Ormuz serait une erreur gravissime», dit-il.
Redessiner la carte énergétique mondiale
Face à l’étau qui se resserre sur les détroits, les États accélèrent la refonte de leurs stratégies. La première mutation est conceptuelle: le passage d’une logique de «coût optimal» à une priorité donnée à la «confiance». Jusqu’ici, les contrats énergétiques privilégiaient les fournisseurs les moins chers et les approvisionnements les plus abondants. La crise d’Ormuz a brisé ce dogme. Désormais, les pays importateurs acceptent de payer plus cher pour s’approvisionner auprès de partenaires géopolitiquement stables et dotés de voies d’acheminement sûres.
La deuxième mutation est infrastructurelle. Les monarchies du Golfe multiplient les itinéraires de contournement pour réduire leur dépendance à Ormuz. Les Émirats arabes unis modernisent leur oléoduc traversant le détroit pour relier directement le port de Fujairah, situé en dehors du golfe Persique. L’Arabie saoudite maximise, elle, la capacité de son oléoduc Est-Ouest, qui débouche sur la mer Rouge. Un troisième axe, moins connu, part de la région kurde d’Irak pour rejoindre la Turquie et le bassin méditerranéen.
«Plusieurs oléoducs vitaux existent. Celui de l’Arabie saoudite, Est-Ouest, peut théoriquement transporter 5 millions de barils supplémentaires vers la mer Rouge. Un autre, aux Émirats, a une capacité de 2 millions de barils. Cependant, en pratique, seulement 45% des volumes pourraient être réorientés. Sans oublier l’oléoduc kurde-irakien vers la Turquie, qui permet d’atteindre la Méditerranée», précise Naveen Das, analyste senior en pétrole brut chez Kpler, référence mondiale en matière de données, d’analyse et d’information de marchés.
Enfin, une polarisation accrue de l’offre et de la demande se dessine. En Asie, les pays les plus exposés, comme le Japon ou la République de Corée, accélèrent leurs initiatives régionales. La Communauté asiatique pour les émissions nettes nulles (AZEC) passe d’une logique de transition verte à un système d’entraide pour sécuriser les approvisionnements d’urgence. En Asie du Sud, l’Inde a diversifié ses importations, s’approvisionnant désormais auprès de près de 40 pays. Quant aux producteurs hors zone d’influence d’Ormuz - États-Unis, mer du Nord, Afrique de l’Ouest, Amérique latine -, ils bénéficient d’un afflux sans précédent de contrats longs et de capitaux, comblant en partie les volumes «bloqués» dans le Golfe.








