Pour Washington comme pour Bagdad, cette étape marque la clôture d’un chapitre ouvert en 2003. Mais derrière la portée symbolique de ce départ se profile une question plus concrète: l’Irak est-il désormais en mesure d’assumer seul sa sécurité, alors que les groupes armés restent puissants et que la menace djihadiste n’a pas totalement disparu?
Le Pentagone a confirmé le 30 septembre que l’ensemble des forces américaines avaient quitté le territoire irakien, conformément à l’accord conclu entre Washington et Bagdad en septembre 2024. Le retrait s’est effectué progressivement: les principales bases, dont la base aérienne d’Al-Asad, ont été évacuées à la fin de 2025, avant le regroupement des derniers effectifs dans la région autonome du Kurdistan irakien, dans le nord du pays. Un nombre limité de personnels américains reste toutefois à Bagdad pour assurer la protection des installations diplomatiques.
Ce départ met également un terme à l’opération Inherent resolve, lancée en 2014 par une coalition internationale pour combattre l’organisation État islamique (EI).
Une page tournée, une relation à redéfinir…
Une semaine avant le retrait, lors de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, le Premier ministre irakien Ali Al-Zaidi avait présenté cette évolution comme une nouvelle étape dans les relations de son pays avec ses partenaires stratégiques.
«Avec la fin de la mission de la coalition internationale en Irak, nous faisons entrer nos relations avec nos partenaires stratégiques dans une nouvelle phase, en passant de la coopération militaire à une coopération axée sur l’économie et le développement, au service de nos intérêts communs. Cette évolution nous permettra non seulement de consolider la victoire de l’Irak sur le terrorisme, mais aussi d’affirmer notre détermination et de créer les conditions nécessaires au renforcement de nos capacités sécuritaires et militaires, afin de protéger notre territoire, notre population et notre souveraineté nationale», avait-il alors déclaré.
À Washington, le retrait est présenté sous un angle différent. Dans une déclaration en date du 30 septembre, le président américain Donald Trump l’a décrit comme la fin d’une période d’«enlisement» liée à la guerre engagée en Irak, qui avait débuté en 2003 et qui constitue la plus grande guerre menée par les États-Unis depuis le début du XXIe siècle.
«Pendant longtemps, des décisions gravement erronées nous ont conduits à nous enliser dans ce bourbier. Oui, c’était véritablement un bourbier. Cette situation a duré pendant des années. Mais bientôt, ce chapitre de l’Histoire sera clos. Nous allons nous retirer. Ce jour est donc une victoire pour les États-Unis. C’est une victoire pour l’Irak et une victoire décisive sur l’État islamique qui a été complètement anéanti, et c’est précisément pour cette raison que nous étions intervenus au départ», a-t-il affirmé.
En Irak, le départ de la coalition a été accueilli par des célébrations dans plusieurs grandes villes. Les autorités ont décrété quatre jours de congé national à partir du 30 septembre, sous le nom de «Journées de la souveraineté».
Mais la fin de la présence militaire américaine ne signifie pas pour autant la disparition des enjeux qui avaient justifié cette présence.
… et un immense vide sécuritaire à combler
Le premier défi concerne les groupes armés irakiens, notamment ceux qualifiés de pro-iraniens. Leur présence constitue l’un des principaux éléments de la nouvelle équation sécuritaire.
Washington avait fait pression sur Bagdad pour que la période de transition permette de désarmer les groupes armés et de les placer sous l’autorité du gouvernement central. Or, la mise en œuvre de ce processus reste incertaine. Le Premier ministre Ali al-Zaidi a récemment reporté le plan de désarmement, en raison notamment des tensions potentielles avec les factions chiites.
Selon Saad Mann, chef de l’Unité irakienne de communication sur la sécurité, les autorités cherchent désormais à encadrer les armes détenues par ces groupes à travers les Forces de mobilisation populaire, une institution officielle placée sous l’autorité du commandant en chef des forces armées. Mais les discussions avec certaines factions n’en sont encore qu’à leurs débuts.
De son côté, Sajad Jiyad, chercheur principal au Centre de politiques internationales, basé à New York, relève plusieurs limites du processus.
«Je tiens à être catégorique: aucun groupe n’a été désarmé le 30 septembre. Je pense que cela est probablement évident pour quiconque suit de près, au quotidien, la situation politique en Irak. Le gouvernement a évoqué l’intégration de certains de ces groupes et une meilleure insertion au sein des Forces de mobilisation populaire, en tant qu’institution. Mais je pense que les groupes en question rejettent catégoriquement toute mesure qui serait qualifiée de désarmement. Je ne pense pas que cela puisse se produire, que ce soit le 30 septembre ou à quelque moment que ce soit par la suite», estime-t-il.
Le deuxième enjeu est celui du terrorisme. L’opération Inherent resolve a certes permis de reprendre les territoires autrefois contrôlés par l’État islamique, mais cela ne signifie pas nécessairement la disparition de la menace djihadiste.
Des experts de la sécurité craignent ainsi que le départ de la coalition ne crée des conditions favorables à la résurgence de groupes ou de cellules djihadistes. Les autorités de la région du Kurdistan irakien se montrent particulièrement préoccupées et estiment que la situation politique et militaire de l’Irak n’est pas encore suffisamment stabilisée.
Le retrait américain place donc Bagdad face à une double exigence: consolider ses propres capacités de sécurité tout en préservant un équilibre politique interne encore fragile. Reste à savoir si l’État irakien saura mobiliser les moyens politiques et sécuritaires nécessaires pour gérer seul les menaces qui persistent.








