Sur le papier, la France et le Vietnam abordent l’ère de l’IA en bonne position. Selon le classement 2025 d’Oxford Insights sur la préparation des gouvernements à l’IA, la France est 2e au monde et première en Europe. Le Vietnam, lui, se classe 45e, mais se distingue par la solidité de son cadre. Il fait partie des tout premiers pays au monde à s’être dotés d’une loi spécifique sur l’IA, en vigueur depuis le 1er mars 2026. Le 28 août dernier, il a aussi adopté une nouvelle stratégie nationale à l’horizon 2030, avec une vision pour 2045. Pour les experts, le défi est désormais commun aux deux pays: passer de la préparation au déploiement à grande échelle. Avant même de parler d’outils, Éric Soulier, conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France, fixe une limite.

«Ce n’est pas l’outil qui fait tout: c’est l’homme et la femme qui l’utilisent. C’est un peu comme l’ordinateur, sauf que là, l’ordinateur devient de plus en plus intelligent et vous donne les réponses, vous écrit des textes, vous fait des traductions... Donc il va beaucoup plus vite que ce que l’on avait jusqu’à présent. Mais au final, il n’en demeure pas moins que le choix final, c’est un être humain qui doit pouvoir le faire. Et il ne faut pas que l’IA remplace l’être humain», nous prévient-il.

Ne pas laisser l’IA décider, c’est aussi ne pas l’utiliser partout. Pour Manon Lafitte, juriste spécialisée dans le numérique et l’IA, c’est même le premier écueil qui guette le Vietnam.

«Le principal piège pour moi dans la construction d’un gouvernement numérique au Vietnam, c’est de vouloir à tout prix utiliser la technologie comme solution pour tous les usages. Il y a des usages qui n’ont pas besoin d’accompagnement de la technologie, c’est-à-dire qu’on a un agent public qui fera ce travail et qui aura une plus-value par rapport à la technologie», nous fait-elle remarquer.

L’enjeu est donc de recenser les usages où l’IA apporte vraiment quelque chose, puis de les évaluer. C’est la démarche adoptée par la France avec son plan «Notre IA», lancé en juin 2026, qui prévoit des outils partagés pour les agents publics: un assistant conversationnel, la transcription, la traduction. Il prévoit aussi des cas d’usage évalués un par un et une supervision humaine systématique. Les experts ne cachant pas toutefois que les premiers déploiements ont exigé des ajustements importants, preuve qu’une évaluation continue est indispensable. Cette prudence est aussi une marque de fabrique européenne, comme nous l’explique Hervé Le Bars, le chef de l’équipe d’experts du projet de coopération franco-vietnamien sur la gouvernance électronique.

«Si je dois le synthétiser, on va dire qu’on a une Europe un peu plus protectrice et un peu plus attentive à ce que pourrait avoir l’IA comme conséquence sur la société. Donc on fait attention à l’appliquer avec le respect d’un certain nombre de règles, qui garantissent le droit des personnes et qui garantissent une application de façon éthique», nous fait-il remarquer.

Cette approche s’est traduite en 2024 par le règlement européen sur l’IA, qui encadre les systèmes selon leur niveau de risque. Manon Lafitte, elle, a participé à son élaboration. Elle retrouve dans la loi vietnamienne deux principes qui, selon elle, doivent guider tout agent public.

«Pour moi, deux principes sont très importants dans le cadre de l’AI Act, et donc de la loi sur l’IA au Vietnam. Le premier, c’est la transparence des algorithmes et l’explicabilité des algorithmes. La transparence, c’est pour que l’usager soit au courant de l’usage de l’IA lorsqu’il est pratiqué, et qu’il sache qu’il y a eu une interaction avec une intelligence artificielle. Mais il faut aussi expliquer l’algorithme, expliquer la décision publique, pour que les politiques puissent rendre compte aux citoyens sur comment est utilisée l’intelligence artificielle», nous dit-elle.

Reste la question de la responsabilité. Les législations européenne et vietnamienne prévoient une chaîne de responsabilité tout au long du cycle de la donnée, du concepteur de l’outil au fournisseur, jusqu’à l’administration qui l’utilise. Il revient, selon Manon Lafitte, aux «juristes de demain» d’en préciser les contours pour que chaque décision puisse être expliquée.

Sur l’éthique, le Vietnam a d’ailleurs pris une longueur d’avance. En octobre 2025, il a publié, avec l’UNESCO, son premier rapport national d’évaluation de la préparation à une IA éthique, un exercice que peu de pays européens ont mené. Le rapport en question salue la volonté politique et la confiance élevée des citoyens dans la gouvernance numérique. Il recommande aussi la création d’un comité national d’éthique de l’IA et la transformation de principes encore indicatifs en règles contraignantes.

Dernier garde-fou, et non des moindre: la protection des données qui alimentent ces systèmes.

«Après, il y a d’autres questions qui sont posées par l’IA, qui sont celles, justement, de la sécurité numérique. Puisque la logique de l’IA est de gérer des grands nombres de données, il faut pouvoir protéger ces données», estime Eric Soulier.

Comprendre l’outil, choisir ses usages, exiger la transparence, assumer la responsabilité: c’est sans doute la meilleure réponse à la question posée en ouverture de la journée. Elle rejoint le mot d’ordre lancé par Dâu Huong Nam de l’Académie nationale de politique Hô Chi Minh à ses futurs dirigeants lors de son discours d’ouverture du séminaire: utiliser les données et la technologie, mais garder, dans chaque décision, sa responsabilité et sa fermeté.

SÉRIE - TRANSFORMATION NUMÉRIQUE: REGARDS CROISÉS FRANCE-VIETNAM

Épisode 3/3

Le 10 octobre 2026, l’Ambassade de France au Vietnam et l’Académie nationale de politique Hô Chi Minh ont organisé à Hanoï le séminaire «Transformation numérique et intelligence artificielle pour les dirigeants et les fonctionnaires: partage d’expérience française».

Notre série en trois épisodes revient sur les grands enseignements de cette journée avec quatre experts français du projet de coopération franco-vietnamien sur la gouvernance électronique.