Le 7 mai, l’Université de Hanoï a réuni des chercheurs et enseignants venus de Belgique, de Roumanie et du Vietnam, autour d’une question simple: comment apprendre aux jeunes à naviguer dans un monde saturé d’informations?
Au Vietnam, on compte plus de téléphones que d’habitants: 134% de pénétration mobile, 84% de la population connectée à Internet. Pourtant, ce niveau d’utilisation ne s’accompagne pas d’une vraie capacité à vérifier l’information. Et les jeunes, qui passent plusieurs heures par jour sur TikTok ou Facebook, sont les plus exposés.
Emmanuel Wathelet, président du Master en Éducation aux médias à l’Institut des Hautes Études des Communications Sociales en Belgique, est venu à Hanoï dans le cadre d’un partenariat de deux ans avec l’Université de Hanoï. Pour lui, il faut d’abord casser un mythe: celui des «digital natives».
«Parce que les jeunes sont nés avec les technologies de l’information et de la communication, on en conclut qu’ils et elles sont capables de les utiliser. Et en fait, c’est complètement faux, parce que les outils, les plateformes sont devenues tellement ergonomiques qu’elles ne nécessitent pas vraiment de connaissances pour pouvoir en faire usage”, a-t-il affirmé.
Plus une application est facile à utiliser, moins on a besoin de comprendre comment elle fonctionne. Au Vietnam, les conséquences sont visibles au quotidien. Nguyên Yên Nhi, vice-doyenne du département de français à l’Université de Hanoï, en dresse l’état des lieux.
“Aujourd’hui, au Vietnam, la désinformation est omniprésente sur les réseaux sociaux comme Facebook, TikTok ou YouTube, et ce sont les jeunes qui sont souvent les plus vulnérables. On y retrouve plusieurs formes classiques: des actualités à sensation pour ‘faire du clic’, ou encore des infos non vérifiées sur les célébrités, la santé, les études ou l’emploi. Le plus inquiétant, c’est que beaucoup ont pris l’habitude de consommer ces informations de manière instantanée, mais oublient de vérifier la source avant de les partager”, a-t-elle alerté.
La situation est d’autant plus préoccupante qu’au Vietnam, l’éducation aux médias n’est obligatoire ni à l’école primaire, ni au lycée. Même à l’université, elle n’est pas reconnue comme une discipline autonome. Pourtant, là où des programmes de formation existent en Europe, leurs résultats peuvent surprendre. Nicoleta Fotiade, chercheuse roumaine, a partagé lors du séminaire les conclusions d’une étude menée auprès d’enseignants formés à l’éducation aux médias.
“Quand on regarde le sentiment d’efficacité personnelle des étudiants, c’est un peu contre-intuitif. La majorité d’entre eux baissent. Ils étaient trop optimistes, et après le cours, ils ont découvert qu’il y a beaucoup de complexité en tout, et ensuite ils ont calibré leur confiance”, a-t-elle expliqué.
Apprendre à douter, donc, même de ses propres certitudes. C’est exactement ce que recommande Emmanuel Wathelet. Pour lui, le doute n’est pas une faiblesse, mais bien la première compétence à développer face à l’information.
“L’art du doute, c’est vraiment le premier réflexe à avoir, parce qu’on peut avoir tendance à faire confiance à certaines chaînes d’information ou certains journaux en se disant: ça, ce sont des gens fiables. Mais on se rend compte aussi que même des chaînes d’information fiables peuvent elles-mêmes parfois se tromper. Même des journalistes professionnels peuvent être trompés par l’intelligence artificielle”, a-t-il averti.
Mais douter ne suffit pas. Il faut aussi savoir comment analyser un message, une vidéo, une publication. À l’Université de Hanoï, dans son cours “Introduction aux médias de masse”, Nguyên Yên Nhi enseigne à ses étudiants une méthode simple, élaborée par le Centre pour l’éducation aux médias aux États-Unis.
“Une méthode simple consiste à se poser les cinq questions fondamentales de l’éducation aux médias, élaborées par le Centre pour l’éducation aux médias aux États-Unis: Qui a créé ce message? Quelles techniques créatives sont utilisées pour attirer mon attention? Pourquoi ce message est-il diffusé? Cela permet de déterminer l’objectif réel qui se cache derrière le contenu médiatique”, a-t-elle précisé.
Trois questions à se poser, en quelques secondes, avant chaque partage sur son téléphone. Mais pour qu’une vraie culture de l’éducation aux médias s’installe au Vietnam, l’école seule ne suffira pas. Pour Emmanuel Wathelet, c’est tout un écosystème qu’il faut faire émerger, à côté des programmes officiels.
“Le premier défi, ce sera de construire un tissu associatif. Il y a de plus en plus d’associations qui se créent pour faire de l’éducation aux médias. Et donc là, il s’agit d’associations issues du terrain, depuis les écoles, des profs, mais aussi des personnes qui font de l’animation socioculturelle dans les différentes associations de jeunesse”, a-t-il ajouté.
En septembre 2026, l’École normale supérieure de Hanoï ouvrira la toute première licence en éducation et communication du Vietnam. En parallèle, le partenariat entre HANU et l’IHECS continue: des articles scientifiques, et bientôt un programme de douze crédits ici à l’Université de Hanoï, avec des cours et des stages où étudiants belges et vietnamiens travailleront ensemble sur le terrain. Le séminaire de cette semaine n’était donc qu’un point de départ.








