L’Institut Goethe à Hanoï, samedi 9 mai. Dans la salle consacrée à la Belgique, le silence devient presque palpable. Les spectateurs découvrent Les Aveugles de Maurice Maeterlinck, lu par l’actrice Dinh Huong Thuy et présenté par son traducteur Nguyên Tri Dung.

Une œuvre courte, mais dense, étrange, presque hypnotique... Les voix résonnent dans la pénombre. On écoute des personnages perdus, suspendus entre solitude et attente.

Puis viennent de longs applaudissements.

Dans l’auditoire, Nguyên Thuy Anh savoure encore l’intensité de la lecture.

«Un grand merci à la délégation, au présentateur et à la lectrice pour avoir choisi cette œuvre, un ouvrage littéraire de grande qualité, à l'approche unique, qui dépeint un univers de personnages fascinant et captivant, éveillant la curiosité du lecteur. Merci notamment à la lectrice Huong pour son implication profonde et son interprétation remarquable, qui ont donné vie à l'œuvre», nous dit-elle.

Organisée par l'Union des instituts culturels nationaux européens (EUNIC) au Vietnam dans le cadre des «Journées européennes de la littérature», la «Nuit littéraire d’été» aura proposé au public hanoïen une expérience peu commune: une traversée littéraire et sonore à travers l’Europe et le Vietnam.

Samedi 9 mai donc. Lecteurs, traducteurs, artistes et amoureux des livres se sont donnés rendez-vous dans quatre lieux différents de Hanoï, à quelques pas les uns des autres, pour un parcours itinérant exceptionnel, où les œuvres ne se lisent plus seulement en silence, mais se vivent collectivement, à voix haute, dans une atmosphère presque théâtrale. Ici, la littérature se partage. Elle circule d’une salle à l’autre, d’une langue à une autre, d’une culture à une autre.

Séduite par l’expérience, Trân Hoài Anh, enseignante à l’Université des langues et d’études internationales de Hanoï, est revenue assister une seconde fois à la séance consacrée à Maurice Maeterlinck. Pour elle, cette soirée dépasse largement le cadre d’une simple lecture publique.

«Je suis vraiment captivée par cette ambiance littéraire et festive. Par exemple, après avoir écouté l'œuvre en intégralité, il y a des échanges et ça apporte de la convivialité. Personnellement, je suis captivée par la session consacrée à la littérature belge avec les Aveugles de Maurice Maeterlinck. Tout participe à la réussite de cette séance: la voix expressive de l’artiste, les explications du traducteur, l’attention du public… Félicitations! Cela m'a ouvert aussi de nouvelles perspectives littéraires pour mes cours de littérature», nous confie-t-elle.

Nguyên Tri Dung, lui, connaît presque toute l’œuvre dramatique de Maeterlinck. Pourtant, il revient toujours à cette pièce:.

«J’ai lu presque toutes ses pièces, mais Les aveugles reste ma préférée. C’est une œuvre courte, un seul acte seulement, mais chaque relecture me fait découvrir de nouvelles significations», nous explique-t-il.

Pierre du Ville, le chef de la Délégation Wallonie-Bruxelles, explique le choix de Maurice Maeterlinck, seul prix Nobel, à ce jour, de la Belgique.

«Nous, on a choisi un maître de la littérature francophone belge avec une pièce qui correspond parfaitement au thème de la soirée: la solitude et la solidarité. Derrière le théâtre symbolique et parfois absurde de Maeterlinck, il y a des thèmes universels…», nous indique-t-il.

Quelques pas plus loin, changement d’atmosphère. Dans l’espace consacré à la France, le public écoute Zone de Mathias Énard. Une écriture dense, fluide, presque sans respiration. Ngô Nhât Lê et Mai Tuân Anh, deux participants, sont restés suspendus aux mots suite à cette lecture partagée hors du commun.

«J'ai été assez surprise. Pendant la lecture, j'ai remarqué une fluidité remarquable: les idées s'enchaînaient sans interruption, presque sans ponctuation», nous dit le premier.

«J'ai été très impressionnée par la manière dont la pensée circule dans le texte. Même sans connaître l’auteur, qui est présenté comme une personnalité célèbre et respectée, cela donne envie de lire ses livres», ajoute le second.

Sous le thème «Solitude et solidarité en littérature», cette édition 2026 explore les formes d’isolement dans les villes contemporaines, mais aussi les liens invisibles qui unissent les individus. Et c’est précisément l’esprit de cette «Nuit littéraire»: faire voyager le public d’un univers à un autre. Pierre du Ville rappelle que ce concept est déjà bien ancré dans plusieurs capitales européennes.

«C'est une tradition en Europe, dans certaines capitales, d'organiser des nuits littéraires où les gens peuvent passer d'un endroit à un autre et écouter des extraits d'ouvrages littéraires très courts. L'idée c'est de donner un bref aperçu de certaines œuvres et de donner des envies de lecture. Il est clair que les jeunes lisent beaucoup moins, donc on aimerait bien retrouver ce goût pour la lecture et en particulier la littérature. que ce soit les grands classiques ou bien les auteurs contemporains», nous confie-t-il.

Pour la Délégation Wallonie-Bruxelles, l’événement revêt aussi une dimension symbolique particulière cette année.

«Alors pour nous, c'est important d'abord en tant que membre d’EUNIC, dont nous assumons la présidence cette année. Nous fêtons également les 30 ans de la délégation. Donc on essaie effectivement de proposer quelque chose ici, au public vietnamien, pour nous rappeler qui nous sommes et qu'est-ce que nous faisons depuis 30 ans et pour ça, il n'y a pas mieux que de grands auteurs de notre patrimoine culturel belge, qu’on souhaite faire connaître. Ca fait partie de nos missions les plus importantes ici au Vietnam», nous dit-il.

Au fil de la soirée, chacun compose ainsi son propre itinéraire. Une salle, une voix, un texte, puis une autre porte à pousser un peu plus loin dans la nuit… Et peut-être est-ce cela, finalement, la réussite de cette «Nuit de la littérature»: transformer, le temps de quelques heures, la ville de Hanoï en une immense bibliothèque vivante, où les solitudes se rencontrent enfin.